La Manche à air....

 

                                                   LA MANCHE A AIR                     

 

 

 

Je ne suis qu’une manche à air, curieuse de tout, je ne suis plus très jeune mais ma mémoire est bonne. L’histoire qui suit est la mienne, rare survivante parmi 2732 bateaux tous pareils les LiBerty-Ship 

Je suis posée le 6/04/44 à la Nouvelle Orléans au-dessus du poste d’équipage du James W Fannin deux jours après, un baptême en vitesse et, le troisième jour, les essais à la mer commencent. L’équipage prend possession du navire : des gamins, le commandant a trente ans. Une semaine après, nous sommes admis au sein de l’US Navy et rejoignons  Boston, seul, à dix nœuds. A peine arrivé, pose de quatre canons et embarquement des servants.

Nous errons de quai en quai : essais de formations de convois, essais de canons. Bruyant.

Après trois journées de chargement de matériels divers, nous mouillons sur rade  parmi d’autres. Pas le temps de se reposer longtemps, la formation du convoi débute, prend une journée et, c’est le grand départ vers l’Angleterre sous le N° PQ 54. Dix jours de traversée : l’Atlantique Nord nous tolère sans broncher. Certains membres de l’équipage ont peur. Il faut les comprendre : ils ont vécu des torpillages ou des attaques aériennes. Malgré tout, je me sentais en sécurité au milieu de cinquante autres navires de commerce identiques et de l’escorte composée de vingt destroyers, frégates, escorteurs et deux porte avions. En chiens bergers, ils ne cessent d’évoluer autour du convoi. Après douze jours et deux alertes, nous sommes en vue  de l’Angleterre, le convoi se disperse vers différents ports. Pour notre part, nous rejoignons Londres, les marins débarquent mais pas les servants des canons. Une attaque aérienne est toujours possible. J’écoute sans cesse les bruits  pour savoir ce qui se prépare, mais je suis incapable de me faire une idée. Le deux juin l’équipage est à nouveau au complet. Nous descendons la Tamise, pourquoi nous stoppons ? . Quoi !! Un ballon au bout d’un câble ! On doit avoir l’air ridicule ! Ce qui me rassure, c’est que tous les dix navires, il y en a un pour parer aux attaques aériennes. La  Manche nous accueille avec une tempête  qui, le  cinq juin nous oblige à faire demi- tour pour revenir le six juin devant Utha  Beach. Personne ne parle : la peur de l’inconnu. Eh oui ! , je participe à l’opération  Neptune, partie maritime du débarquement Allié  en Normandie. Des pertes. Ma voisine de pont emportée le premier jour par une volée d’obus. Peu à peu les plages deviennent plus calmes et pendant  dix mois, nous transportons du matériel à l’aller, des prisonniers au retour. Puis, tout à coup plus rien, un grand  silence suivi d’une formidable exclamation. La guerre est finie à l’Ouest. Bien vite, nous repartons vers les Etats-Unis ou nous arrivons pour apprendre que nous sommes à la retraite : la guerre dans le Pacifique est finie aussi.

Après quelques mois à l’ancre, des visiteurs arrivent et, j’apprends que nous sommes donnés à la France avec soixante quatorze autres. Les canons sont démontés, l’équipage arrive et, je fais l’objet de soins car je suis tordue. Souvenir de guerre. Le bateau est baptisé St Malo.

Pour le premier voyage, du charbon : quelle poussière !  Arrivés au Havre, ma curiosité fait que je  suis la première à savoir que nous appartenons à la Compagnie Générale Transatlantique. Nous naviguons  beaucoup entre la France et les USA. L’hiver l’Atlantique Nord nous fait souffrir. Puis un jour direction l’Afrique d’où nous ramènerons des grumes. En cours de route  j’apprends par l’équipage que le Grandcamp a explosé à Texas-City. Six cents morts cinq mille blessés. Trois mois après, l’Océan liberty explose pour les mêmes raisons à Brest ; Vingt morts, des centaines de blessés. La consternation et la tristesse régnaient à bord. L’Afrique c’est un mois  sur rade, cinquante kroomens  regroupent  les bois flottés. Quel spectacle ! surtout les « mouillés » qui doivent sauter d’un arbre à l’autre pour planter une pigouille  qui sert à  crocher les troncs pour les charger.

Un jour, nous nous mettons à «  voir » la nuit et dans la brume : le radar dont j’avais tant entendu parler est installé.

Pendant dix huit ans, nous naviguons ainsi jusqu’au jour ou nous sommes désarmés, je suis démontée pour être remplacée par un « champignon », rangée sous un hangar. « Ça peut toujours servir » La poussière s’accumule. De temps à  autre, je suis déplacée. Le bâtiment est vendu avec moi. Je vois les chalumeaux arriver, c’est fini. Non, il est midi : une camionnette s’approche, je suis poussée à l’intérieur et j’arrive chez un antiquaire. Lavée, nettoyée,  séchée, j’attends. On vient me marchander, pas facile pour une star comme moi, qui ait vu tant de choses, d’être  considérée comme décor. J’arrive dans une librairie ou je suis le clou de la décoration. Une vie tranquille. Arrive l’été 2000, un  nouveau client passe un soir. Il revient fréquemment et un jour, avec des photos d’hélices.  Toujours curieuse malgré mon age, jeme doute qu’avec la libraire il prépare un coup.

En février 2002, le voilà qui débarque avec une remorque  chargée d’une pale d’hélice. Les voisins sont là pour aider à la mise en place. Ils souffrent, j’espère qu’ils n’y arrivent pas. Me voler la vedette ! . Le soir après bien du mal, la porte se referme sur elle, couchée en travers. Des déménageurs installent cette ferraille. Elle est devient une star mais je fini par l’accepter. Elle est sympa, me respecte : privilège de l’age et puis je suis certaine que ce « client » finira par ramener quelqu’un d’autre alors …

Moi je suis là, mais n’oubliez pas qu’avec beaucoup d’autres, j’ai participé à la libération de votre pays. Beaucoup ont disparu. A ma connaissance, nous sommes encore cinq manches de ce type à travers le monde.

 

Le St Malo a été désarmé une première fois en 1960à Landévennec.Rendu à l’état un an plus tard, il est repris  en gérance par la Transat.Bat pavillon panaméen et grec. Il s’échoue le vingt-huit novembre 1966 devant Halifax,abandonné il se brise en deux .C’est une perte totale.

 

 Texte Godillon.

Manche à air Installée dans la Librairie l'Odyssée rue du puits aux Braies St Malo