Melbridge Bilbao

 

                                         M.B

 

 

 

 

 

Nous ne sommes que des tôles qui assemblées forment un navire. Un porte conteneurs de 150x18m de mille neuf cent quatre vingt seize. Dès le départ l’équipage est constitué deRusses et de Philippins qui n’ont eu de cesse de nous entretenir régulièrement.

Trois ans après notre mise à l’eau, nous avons notre premier arrêt  technique. Carénage, révision machine, installation du SMDSM.

Nos rotations Europe, Usa, Canada reprennent parfois avec une variante vers Cuba ou le Mexique.

Après cette brève présentation, nous allons vous compter une mésaventure qui est survenue il y a quelques mois sans perte humaine ou matérielle.

 

La tournée du Nord ; Six ports, le Havre, Anvers, Rotterdam, Hambourg, Copenhague, Londres.

Sept jours de mer, de manœuvres incessantes, d’opérations commerciales par une météo exécrable. A peine la coupée à terre, les agents, les dockers, et, parfois un service de sécurité sont à bord. Très peu de repos pour l’équipage qui quitte Londres fatigué pour retrouver la Manche et prendre le rail descendant par force8 avec rafales à 9. Ce jour là, une collision à été évitée à deux cents mètres près. Un Bulker de deux cent cinquante mille tonnes et un porte conteneurs de six mille huit cents boites. L’Atlantique Nord n’avait pas fait de cadeaux au porte conteneurs qui était resté vingt six heures à la cape  par huit  mètres de creux pour ne pas perdre de boites. Equipage fatigué qui ne change de trajectoire qu’au troisième appel de CROSS.Pour nous, la mer s’était à peine calmée. Le premier jour, force 9, le commandant fait réduire l’allure pour nous soulager. Les déferlantes et les rafales se succèdent. Le quatrième jour, le vent et la mer forcissent et, à notre tour nous mettons à la cape. Seize heures. Personne ne peut vraiment dormir ou  même se reposer  tant le bruit et les mouvements de la mer sont forts. Le second ne peut saisir les documents relatifs aux conteneurs ( cinq exemplaires par boite) pour les mêmes raisons.

Tant bien que mal nous arrivons à Port  Cartier (dans le St Laurent). Pas de repos pour autant. L’entretien qui n’a pu être réalisé à cause de la météo et, deux cent douze boites sont déchargées, quatre vingt six chargées. Le tout en neuf heures d’escale. Direction  Cuba. Quatre jours de mer, quinze heures entre la prise de poste et l’appareillage pour Rotterdam.

Deux jours de calme relatif avant l’Atlantique égal à lui-même. Six jours de mer par force 7 à 9. Là encore pas de vrai repos pour l’équipage. Puis la remontée du golfe de Gascogne et, le calme. D’un seul coup dans un secteur souvent turbulent  et mal pavé ou beaucoup d’épaves gisent aux approches de la France.Devant l’île  de Sein et Ouessant.

Le second capitaine a pris son quart seul. C’est interdit. C’est pourtant un brave homme qui est conscient de la fatigue générale. Il laisse l’homme de barre dormir un peu plus. Les VHF, sondeurs, et alarmes sont coupées ou baissées car il souhaite pouvoir profiter un peu de ce calme pour  rattraper son retard dans les documents relatifs aux conteneurs. (5 par boite).

Nous cheminons à treize nœuds sous pilote avec une dérive de 9° .

Soudain, un grand raclement suivi d’un choc. Nous sommes échoués. La machine est stoppée par le chef. Le seul banc de sable au milieu de tous ces cailloux nous accueille. Un hélicoptère nous survole rapidement et le canot de sauvetage de l’île nous aborde.Comme nous ne répondions plus aux appels et que les radars nous voyaient sortir  du rail, l’alerte avait été donnée.

Rapidement, nous essayons de nous déséchouer par nos propres moyens. Sans succès. Il faut attendre la marée montante. Nous avons un ballast avant crevé sur huit mètres et une pale d’hélice tordue pour tout dégat. Nous avons une double coque renforcée car initialement nous devions naviguer dans les glaces d’où le peu de dégâts.

En venant passer la remorque, l’Abeille Flandre à talonné bien qu’ils aient embarqué le patron du canot de sauvetage local. Quelques heures après, par belle mer nous sommes remorqués à Brest tandis que se déchaîne la tempête médiatique.

A peine à quai, le défilé commence. Visite de sécurité, saisie des documents, tout est fouillé, même les cabines. Aucune pudeur ces gens là. Le capitaine d’armement et un expert français viennent aussi. Ils ne parlent pas beaucoup, regardent, posent quelques questions. Eux deux s’écartent des micros et caméras.

Pendant ce temps, d’autres parlent. Ils savent eux, sont experts, n’ont rien demandé à l’équipage mais ils parlent, font de l’audience.

Notre second est convoqué devant un tribunal entouré de policiers comme un voleur de poules. Il va être jugé par de terriens  qui ne connaissent que le « règlement »et qui ne voient la mer que de la plage ou d’un bateau de plaisance. Que savent-ils réellement ces juges ? Ont ils compris ? peuvent-ils comprendre que les conditions de mer rencontrées peuvent fatiguer.

Notre capitaine d’armement et l’expert français parlent enfin ! . Que se passe-il ? .Non ! Ils ne sont pas d ‘accord avec les conclusions des autres. Ils ont lu, posé des questions, et disent  OH scandale ! . Il y a faute oui ! Mais argumentent que les conditions de mer « Dantesques » les embarquements de huit mois pour certains membres de l’équipage. Ils sont coupés, pas écoutés ou même entendus. Les médias avaient dit et jugé. Pollution !! Oui quelques irisations. Mise en danger d’autrui.

J’ai l’impression que notre second se retrouve  dans la même situation que le commandant d’un pétrolier qui s’est cassé en deux en1999et qui avait eu moins de chance ; La juge l’avait incarcéré juste après son naufrage.

Nous savons ce qu’est  la fatigue . Les terriens eux quand ils ont terminé leur travail rentrent dans une maison qui ne bouge pas, qui ne fait pas de bruit. Le vendredi soir pour beaucoup d’entre eux la semaine est finie.

L’armement  garde le second capitaine à son poste car c’est un bon officier.


Moi, navire assemblage de tôles, j’ai été réparé en Allemagne. On m’a interdit d’y aller par mes propres moyens  alors que le ballast est colmaté. Pourquoi ? Il y en a tant d’autres  qui auraient besoin d’une remorque qu’ils n’auront jamais et disparaissent. Font leur trou dans l’eau. Les médias qui «  savent » ne sont pas toujours là.

En 1995 à  cent cinquante miles de Brest, vingt cinq morts. Inquiet de ne pas voir arriver le bateau à New York l’agent à donné l’alerte et c’est par hasard que un an après un chasseur de mines  a trouvé l’épave. Il est vraisemblable que dans la tempête la cargaison de bobines a ripé et fait chavirer la navire. Quelques lignes dans la presse professionnelle.

Vous êtes tous émus scandalisés par la vue souillée de vos cotes et de quelques oiseaux mazoutés. Vous avez raison.
N’oubliez pas pour autant que tous les marins du monde font un métier difficile, exigeant, que sans eux  votre société de consommation serait en panne car actuellement 85% des marchandises transportées dans le monde le sont par la mer.

EG 

 

 

 

1 boite = 1 conteneur EVP équivalent Vingt pieds. Un porte conteneurs de 6800 Boites remplace un volume de -- 3400 semi- remorques . Actuellement les plus gros ont une capacité de 14 000Boites =?